Une tache apparaît sur une feuille, des pucerons colonisent une jeune pousse ou un feuillage commence à dépérir. Le premier réflexe consiste souvent à chercher un produit. Pourtant, un traitement phytosanitaire ne devrait jamais commencer par le choix d’un flacon : il commence par une question beaucoup plus importante.
Sommaire
Qu’est-ce qui provoque réellement le problème observé ?
Maladie, ravageur, carence, excès d’eau, sécheresse, problème racinaire, accident climatique ou phytotoxicité peuvent parfois produire des symptômes qui se ressemblent. Traiter sans diagnostic peut donc être inutile, coûteux et parfois aggraver la situation.
Le traitement doit être considéré comme une décision dans un ensemble plus large de protection des cultures : observer, identifier, évaluer le risque, prévenir, choisir une méthode adaptée puis vérifier son efficacité.
Qu’est-ce qu’un traitement phytosanitaire ?
Dans son sens courant, un traitement phytosanitaire désigne une intervention destinée à protéger une culture ou un végétal contre un organisme nuisible, une maladie ou un autre bioagresseur.
Il peut notamment concerner la maîtrise :
- des maladies provoquées par certains champignons, bactéries ou autres agents pathogènes ;
- des insectes et acariens ravageurs ;
- des adventices ;
- de certains organismes affectant directement la production ou la qualité des végétaux.
Mais la protection d’une culture ne se réduit pas à l’application de produits. La lutte intégrée repose au contraire sur la combinaison de plusieurs moyens de prévention et de maîtrise des bioagresseurs.
La FAO présente la protection intégrée comme une approche combinant différentes techniques de lutte afin de maintenir des cultures saines tout en réduisant autant que possible la dépendance aux pesticides et les risques associés.
Avant de traiter : établir un diagnostic
Le diagnostic constitue l’étape décisive. Deux symptômes visuellement proches peuvent avoir des causes totalement différentes et nécessiter des réponses opposées.
Une feuille jaune peut, par exemple, être associée à un problème nutritionnel, hydrique, racinaire, parasitaire ou physiologique. Une pulvérisation réalisée sans avoir identifié la cause réelle risque alors de ne résoudre aucun problème.
Une démarche simple consiste à examiner successivement plusieurs éléments.
1. Observer précisément les symptômes
Il faut regarder leur forme, leur couleur, leur répartition et leur évolution.
Les symptômes apparaissent-ils sur les jeunes feuilles ou les anciennes ? Sont-ils localisés ou généralisés ? Observe-t-on des insectes, des déjections, des galeries, des toiles, des spores, des dépôts ou des déformations ?
2. Examiner la plante entière
Une observation limitée à une seule feuille peut induire en erreur. Les tiges, les fruits, les racines accessibles, le collet et la face inférieure des feuilles peuvent fournir des indices déterminants.
3. Examiner le contexte de culture
Le sol, l’irrigation, la température, l’humidité, la ventilation, les interventions précédentes et l’état des plantes voisines doivent également être pris en compte.
Un symptôme apparu immédiatement après une période d’excès d’eau, une gelée ou une intervention culturale ne s’interprète pas de la même manière qu’un foyer progressif accompagné d’une présence visible de ravageurs.
4. Identifier la cause avant de choisir la réponse
Lorsque l’identification reste incertaine, mieux vaut poursuivre l’observation ou demander un diagnostic compétent plutôt que multiplier les traitements successifs.
Pour approfondir cette méthode étape par étape, consultez notre guide Diagnostic maladie plante.
Un traitement est-il réellement nécessaire ?
Identifier un ravageur ou une maladie ne signifie pas automatiquement qu’un traitement est nécessaire.
La décision dépend notamment :
- de l’importance du foyer ;
- du stade de développement de la plante ;
- de la vitesse d’évolution du problème ;
- des conséquences probables sur la culture ;
- de la présence éventuelle d’auxiliaires naturels ;
- des conditions météorologiques ;
- des possibilités d’intervention non chimique.
Quelques pucerons sur une plante vigoureuse accompagnés de nombreux auxiliaires ne correspondent pas nécessairement à la même situation qu’une colonisation rapide de jeunes plantes fragiles.
La bonne question n’est donc pas seulement : « Quel produit utiliser ? », mais :
« Le niveau de risque justifie-t-il réellement une intervention ? »
Commencer par les mesures préventives
La meilleure intervention phytosanitaire est parfois celle qu’il n’a pas été nécessaire de réaliser.
Une protection durable des cultures commence par des mesures agronomiques adaptées :
- choix d’espèces et de variétés adaptées ;
- rotation des cultures lorsque cela est pertinent ;
- gestion correcte de l’irrigation ;
- fertilisation équilibrée ;
- aération suffisante des cultures ;
- élimination raisonnée des organes fortement atteints ;
- surveillance régulière ;
- préservation des organismes auxiliaires.
Ces pratiques ne suppriment pas tous les problèmes phytosanitaires, mais elles peuvent réduire leur fréquence ou leur gravité.
La lutte intégrée avant le recours systématique aux pesticides
La lutte intégrée consiste à mobiliser plusieurs leviers plutôt qu’à dépendre d’une seule méthode.
Selon le problème rencontré, la stratégie peut associer :
- prévention agronomique ;
- méthodes culturales ;
- moyens mécaniques ou physiques ;
- préservation ou utilisation d’organismes auxiliaires ;
- lutte biologique lorsque celle-ci est appropriée ;
- traitement phytosanitaire lorsque son utilisation est justifiée et autorisée.
Cette logique permet aussi de limiter les interventions répétitives susceptibles de perturber les équilibres biologiques ou de favoriser l’apparition de résistances chez certains bioagresseurs.
Choisir un produit ne suffit pas : l’usage doit être autorisé
Un produit phytosanitaire ne doit pas être choisi uniquement parce que son nom commercial est connu ou parce qu’il a été conseillé ailleurs.
L’autorisation dépend notamment du pays, du produit, de la culture concernée, de l’organisme ciblé et des conditions d’emploi. Une autorisation valable dans un pays ne peut donc pas être automatiquement transposée à un autre.
Pour la France, les produits phytopharmaceutiques et leurs usages autorisés peuvent être vérifiés dans le catalogue officiel E-Phy de l’Anses.
En Belgique, les informations officielles concernant les produits autorisés et leurs conditions d’utilisation sont disponibles via Phytoweb du SPF Santé publique.
En Suisse, l’index officiel des produits phytosanitaires de l’OSAV recense les produits homologués ainsi que leurs applications et restrictions.
Au Canada, la base publique de Santé Canada sur les produits antiparasitaires permet de rechercher les produits, substances actives et étiquettes réglementaires.
Ces bases doivent être consultées au moment de l’utilisation, car les autorisations, restrictions et conditions peuvent évoluer.
Lire l’étiquette avant toute utilisation
L’étiquette réglementaire n’est pas un simple mode d’emploi commercial. Elle définit les conditions dans lesquelles le produit peut être utilisé.
Selon le produit et la réglementation applicable, elle peut notamment préciser :
- les cultures et usages autorisés ;
- les organismes ciblés ;
- les conditions d’application ;
- les équipements de protection requis ;
- les restrictions concernant l’environnement ;
- les précautions vis-à-vis des pollinisateurs ;
- les délais ou conditions liés à l’accès à la zone traitée ;
- les conditions précédant éventuellement une récolte.
Une recommandation générale trouvée sur Internet ne doit jamais remplacer l’étiquette officielle ni la réglementation en vigueur.
Éviter les traitements « au cas où »
Un traitement réalisé sans diagnostic ou simplement par habitude peut avoir plusieurs conséquences :
- dépense inutile ;
- absence d’efficacité sur la cause réelle ;
- atteinte possible à des organismes non ciblés ;
- augmentation de l’exposition de l’utilisateur ;
- contamination évitable du milieu ;
- sélection progressive de populations résistantes chez certains organismes nuisibles.
La FAO souligne notamment que la dépendance excessive aux pesticides peut favoriser des phénomènes de résistance, de résurgence de ravageurs et de perturbation des équilibres des agroécosystèmes.
Protéger les auxiliaires et les pollinisateurs
Une culture abrite rarement uniquement le ravageur que l’on souhaite combattre.
Coccinelles, chrysopes, parasitoïdes, araignées et nombreux autres organismes peuvent participer naturellement à la régulation de certaines populations. Les pollinisateurs jouent également un rôle essentiel dans de nombreux systèmes de culture.
La décision de traiter doit donc prendre en compte les organismes non ciblés présents sur la parcelle ou dans le jardin.
Pour approfondir ces enjeux, consultez nos articles sur les pesticides et les abeilles et sur les pesticides et la biodiversité.
Les conditions d’application comptent autant que le produit
Même lorsqu’une intervention est justifiée et légalement autorisée, ses conditions de réalisation influencent fortement le résultat.
Vent, pluie annoncée, température, état du matériel ou qualité de la couverture peuvent modifier l’efficacité d’une intervention et le risque de dérive vers des zones non ciblées.
Il convient donc de respecter strictement les conditions figurant sur l’étiquette et les recommandations réglementaires applicables au produit utilisé.
Évaluer le résultat après l’intervention
Le raisonnement phytosanitaire ne s’arrête pas au moment du traitement.
Une nouvelle observation est nécessaire pour déterminer :
- si les symptômes continuent à progresser ;
- si la population du ravageur diminue ;
- si de nouveaux foyers apparaissent ;
- si la plante reprend une croissance normale ;
- si le diagnostic initial était probablement correct.
Un traitement qui semble inefficace ne doit pas conduire automatiquement à augmenter les interventions. Une mauvaise identification, des conditions d’application défavorables ou une cause différente de celle supposée doivent également être envisagées.
Exemple : la fumagine ne se raisonne pas comme une maladie classique
La présence d’un dépôt noir sur les feuilles illustre parfaitement l’importance du diagnostic.
Dans certaines situations, ce dépôt correspond à une fumagine qui se développe sur les substances sucrées produites par des insectes piqueurs-suceurs. Se concentrer uniquement sur le dépôt visible sans rechercher l’origine du miellat peut conduire à une mauvaise stratégie.
Le cas sera détaillé dans notre dossier consacré à la fumagine du cotonnier.
Les cinq questions à poser avant un traitement phytosanitaire
- Quelle est la cause probable du symptôme ?
- Le problème est-il suffisamment important pour justifier une intervention ?
- Existe-t-il une mesure préventive, culturale, mécanique ou biologique adaptée ?
- Si un produit est nécessaire, son usage est-il réellement autorisé pour cette culture et cette cible dans mon pays ?
- Comment vais-je vérifier l’efficacité de l’intervention ensuite ?
Cette méthode évite de transformer la protection des végétaux en succession de pulvérisations réalisées à l’aveugle.
Traitement phytosanitaire : retenir l’essentiel
Un traitement phytosanitaire n’est qu’un outil parmi d’autres dans la protection des cultures.
La démarche la plus robuste consiste à partir de l’observation, établir un diagnostic aussi précis que possible, évaluer la nécessité réelle d’intervenir, privilégier la prévention et les méthodes adaptées au contexte, puis utiliser uniquement un produit autorisé lorsque cette solution est justifiée.
Cette manière de raisonner permet de mieux protéger la culture tout en réduisant les interventions inutiles et les risques pour l’utilisateur, les organismes utiles et l’environnement.
Pour replacer cette démarche dans son ensemble, consultez la rubrique Environnement : protection des cultures.
Sources officielles
- FAO – Integrated Pest Management
- ANSES – E-Phy, France
- SPF Santé publique – Phytoweb, Belgique
- OSAV – Index des produits phytosanitaires, Suisse
- Santé Canada – Base de données des produits antiparasitaires
À propos de l’auteur
Mohammed Mouhssine est ingénieur agronome spécialisé en protection des végétaux (phytiatrie). Son approche de la protection des cultures repose sur l’observation du terrain, le diagnostic et le raisonnement des interventions avant tout recours à un traitement.
